Promenade immobile avec Patrick Cauvin

J’avais décidé Patrick Cauvin à m’accompagner dans ma promenade quotidienne autour de la Butte Montmartre, et rendez-vous fut pris pour le 19 février à 10 heures, terrasse du Cépage, rue Caulaincourt, à mi-chemin entre nos deux domiciles. Tandis que nous buvions notre café et qu’il en grillait une, il me fit remarquer qu’il pleuviotait, qu’il faisait froid, qu’il n’avait pas trop envie de bouger, bref que nous pourrions faire cette interview en restant paisiblement au chaud. Je fis quelques timides tentatives pour le faire changer d’avis, mais sans vouloir abuser de sa courtoisie.
Soit. Nous allons visiter la Butte virtuellement en nous rendant sur ses lieux de prédilection. Le Cépage, à 100 mètres de chez lui, est l’endroit où il a l’habitude de donner ses rendez-vous. À 150 mètres, Le Maquis, son restaurant préféré. L’humour de Ludo ne plaît pas à tout le monde, mais lui aime bien son côté titi parisien. Chaque matin, Patrick traverse la rue pour aller chercher du pain à la boulangerie d’en face. Souvent un bon moment avec Annetta, un trésor de gentillesse. À droite de la porte, une enseigne qui doit dater un peu : « Spécialité de croissants. On livre en ville à toute heure ». Pas très loin, un peu en aval, Vincent, un caviste sympathique qui vous dégotte de bons petits vins pas chers.
Comme je fais remarquer à notre écrivain que nous ne sortons pas d’un rayon de 200 mètres autour de chez lui, il me dit qu’il lui arrive de s’aventurer jusqu’à la place Constantin-Pecqueur où il taille une bavette avec Nawel la pharmacienne ou rend visite à Sylvie et Erika, les avenantes libraires de l’Attrape-Coeur. Tout près un boucher, au 66 rue Lamarck, où il a ses habitudes. Un jour, il lui a commandé une côtelette. Il l’a vu se diriger vers la chambre froide et en revenir avec un veau sur
l’épaule. Les traditions se maintiennent.
Aussi, Yorgos, le marchand de journaux du 111 rue Caulaincourt, comme lui grand mélomane avec qui il parle musique. Contraint par une invitation, il est même, un soir, parti en expédition jusqu’au 52 rue
Lamarck pour dîner au restaurant Chamarré Montmartre qui a remplacé le Beauvilliers. Au moins à 400 mètres de chez lui, peut-être même 500. J’exagère un peu.
Spectacle oblige. Il va parfois voir un film au Studio 28, rue Tholozé, et le théâtre de l’Atelier, que hantent encore les fantômes de Dullin, Jouvet, Barsacq, le fait rêver.
Comme on le voit, le Montmartre de Patrick Cauvin n’est ni celui des sommets ni celui du folklore. Il s’en tient au pied de la Butte. Son espace vécu est restreint mais chaleureux, et il l’adore. Quand je
lui demande s’il accepterait de déménager, il me répond : « Oui, mais pas à plus de 100 mètres. »
Il y a des écrivains grands marcheurs, Rousseau, Rimbaud, Nietzsche, Thoreau.
Plus près de nous, Lacarrière, David Le Breton, Jacques Lanzmann, Bernard Ollivier et d’autres. Ils ne compteront jamais dans leurs rangs Claude Klotz, alias Patrick Cauvin. Comme je lui demande
une formule impérissable sur la question, il propose : « La promenade n’est pas un petit voyage, mais un grand voyage en réduction. » J’ai tout de même le sentiment qu’il aime avant tout les promenades imaginaires et qu’il écrirait bien Le Voyageur immobile ou Voyage autour de ma chambre si ces titres n’étaient pas déjà pris.
Mais lisez son avant-dernier, Venge-moi !, ou son dernier (au moment où j’écris), Les Pantoufles du samouraï. Je vous garantis qu’il vous fera marcher.

Paul Desalmand

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