Le sac de billes de Jean-Pierre Jeunet
Avec son sweet-shirt bleu à capuche, il ressemble à un môme qui joue aux billes. Son oeuvre est unique. Je ne connais aucun réalisateur en France avec un tel univers inventif. Chaque film semble sortir d’une boîte à magie, trouvée dans un vieux coffre à jouets. Pour moi, Jean-Pierre est un enfant sauvage, perché dans un arbre et qui souffle sur les étoiles pour en faire sortir des images.
Je le verrais bien monter la rue Lepic dans une petite auto à pédales ou avec un ballon rouge au poignet. Mélange d’enfance et de génie, il va bientôt sortir un nouveau film, Micmacs à tire-larigot, qu’on pourra voir dès le 28 octobre.
Nadine Monfils – D’après la bande-annonce – très chouette et interactive –, Micmacs à tire-larigot me fait penser à l’esprit de Delicatessen, mais avec un côté sans doute plus populaire…
Jean-Pierre Jeunet – C’est un mélange entre Delicatessen et Amélie Poulain. Avec quelque chose de la série Mission impossible et des dessins animés de Pixar. Les personnages sont un peu inspirés de Toy Story. Je me compare à un chef de cuisine. Je me prépare des petits plats que j’ai envie de faire partager aux autres. Entre bidouille et tambouille.
N. M. – As-tu toujours autant de plaisir à faire des films ? Te sens-tu toujours un petit garçon qui joue, ou as-tu l’impression d’avoir grandi ?
J.-P. J. – Au sixième film, il y a peut-être moins le plaisir de la découverte, mais il y a toujours le plaisir du jeu. Orson Welles disait que le cinéma est comme un gros train électrique. J’aime m’amuser avec toutes les pièces qui sont dans la boîte, et construire le plus beau jeu avec ce qu’il y a dedans.
N. M. – As-tu eu du mal à monter Micmacs ?
J.-P. J. – Non, les financiers se battaient pour le faire. Le problème est la question du coût : comme j’aime les choses bien faites, ça coûte cher ! Vu que c’est un film en français, ça limite forcément le budget. Mais j’aime les acteurs français, Paris et Montmartre.
N. M. – Regardes-tu les critiques ou les messages sur Facebook ?
J.-P. J. – Surtout pas ! On a toujours tendance à être plus touché par les choses négatives que par les positives. Il faut surtout admettre qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. Quand on fait un métier artistique, si on n’est pas capable d’admettre ça, vaut mieux faire autre chose.
N. M. – Peux-tu t’enivrer en mangeant des gaufres ? C’est quoi pour toi, un petit plaisir suprême ?
J.-P. J. – Y en a trop pour les énoncer. J’ai réalisé Foutaises, un court-métrage dans lequel je parle de ça et qu’on peut voir sur You Tube. C’est important de ne pas se laisser bouffer par le quotidien. Il faut toujours avoir le plaisir d’être vivant, profiter de chaque jour de l’existence. Par exemple, il faut savoir profiter d’une odeur de gaufre ou de cacahuètes grillées, et se dire que c’était un bon moment. Que ça n’a pas été une journée pour rien. Jean Rostand a dit : « Une fois passée l’enfance, on devrait
savoir une fois pour toutes que rien n’est sérieux dans la vie. »
N. M. – En dehors de faire des films, qu’est-ce qui t’amuse le plus ?
J.-P. J. – Bricoler. Je ne peux pas rester plus de deux heures sans rien faire. Je suis un anxieux actif. Tant que je fais quelque chose, je suis heureux.
N. M. – Quel est le plus mauvais souvenir de ton dernier film ?
J.-P. J. – C’est quand, après avoir lu mon scénario, Dany Boon* a dit non, parce que je ne l’avais pas écrit pour lui.
N. M. – Et le meilleur souvenir ?
J.-P. J. – C’est quand il a dit oui, après avoir fait les essais.
N. M. – Si un génie sorti d’une lampe te demandait de réaliser un voeu, que lui demanderais-tu ?
J.-P. J. – Que la mode change et que les hommes et les femmes s’habillent comme dans les années 50. Les femmes porteraient des tailleurs et des porte-jarretelles. Aujourd’hui, il y a un côté « Je suis à la plage ». Cela dit, je ne suis pas sûr d’avoir envie de faire mon prochain film en costume cravate avec un chapeau sur la tête.
N. M. – Qu’aimerais-tu faire après ce film ?
J.-P. J. – Trouver une idée qui justifie trois ans de travail. C’est ça le plus dur. En attendant, je vais aller bricoler dans le Sud.
N. M. – Comment vois-tu Montmartre après Amélie ?
J.-P. J. – Je pense toujours à la phrase de Fréhel qui chantait en 1905 : « Notre Montmartre est en train de disparaître…» Les petits commerces sont remplacés par des marchands de téléphones mobiles. Mais il faut se dire que, dans cinquante ans, certains auront la nostalgie de ces magasins de mobiles, parce que c’était leur enfance. Par rapport aux gens qui se plaignent des changements dans Montmartre, je préfère voir des boutiques, même dites « bobos », que des stores baissés, comme c’était le cas avant dans la rue Durantin. Donc, j’aime toujours autant me promener à travers Montmartre le dimanche.
Propos recueillis par Nadine Monfils
*Jean-Pierre Jeunet a choisi Dany Boon bien avant son succès dans Les Ch’tis.









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